L’homme à machiner

Transmission reçue le 10 juil. 2008 - Aucune réaction depuis

J’ai un collègue : un homme polyvalent, plutôt intelligent, relativement cultivé, pas mal instruit. C’est lui qui s’occupe des ordures. Par ordures, j’entends que c’est à lui qu’on se réfère dès qu’on a un problème technique : Il trouve rarement les solutions du premier coup, mais il en vient à toujours bout… avec du temps. Quand il performe mal, il donne toujours la même excuse : «Je suis un ingénieur en robotique répartie; pas un technicien en pourriel!» C’est pour ça qu’on l’appelle «Scotty», et qu’on sourit en lui donnant une tape sur le dos pour lui rappeler qu’il peut accomplir n’importe quoi.

Scotty, ça aurait pu être moi. Le jour où j’ai commencé, on m’a aussiôt demandé si je savais comment faire marcher la machine à café. J’ai répondu que non, que j’étais allergique. Ils ont donc passé la tâche à Scotty. Si ce n’était pas de mes allergies, je serais devenu indispensable, et j’aurais oublié de quoi j’étais capable.

Scotty, c’est un peu notre interface personne-machine du laboratoire. Il comprend nos besoins et il fait marcher les appareils. Même si la technologie est facile d’accès, son utilisation judicieuse est rendue tellement complexe qu’il nous faut un expert rien que pour s’occuper des tâches les plus domestiques. Scotty me fait un peu pitié, mais c’est la seule personne au bureau qui parviendrait à ouvrir le frigo et à réguler le flux d’oxygène de la place en cas de panne d’ordinateur.

Il n’y a rien de plus ennuyeux que de réguler un flux d’oxygène.

Les voyageurs du slomo

Transmission reçue le 7 juil. 2008 - Aucune réaction depuis

Deux heures de ma vie se sont évaporées hier pendant que d’autres gens, ailleurs, poursuivaient des activités plus constructives. Décidément, la procrastination ne fait pas de discrimination. Les habitants du ralenti ne sont pas seuls à tomber victimes de leurs égarements.  Elle arrache des heures de vies à tous ceux qui croient tomber sur un filon divertissant à explorer.

En bout de compte, toutes les heures que j’aurai écartées en suivant le cours normal du temps ne seront pas moins perdues que celles qui ont été volées à Robert Robert pendant qu’il était affairé à repousser ses engagements. Je n’ai pas à m’attrister de son sort; pas plus que j’ai à m’attrister devant le prochain vieillard. Il les a bien vécues, toutes ces années, à se la couler douce pendant qu’on était tous occupés à courir. Je devrais plutôt envier son privilège d’arriver avant tout le monde après un long détour, de quitter son laboratoire après des mois de jeux et de recherches et de retrouver le bon vieux monde extérieur dans le même état qu’il l’avait laissé, de vivre sans avoir l’urgence à ses trousses.

Et qu’est-ce qui nous prouve qu’il voyageait seul? Je serais bien curieux de connaître les dates de naissance des petits monsieurs et petites dames du complexe T, où Robert Robert passe plus de temps qu’il n’en déclare. Qu’est-il arrivé à la fillette qui lui tournait autour en première année d’université? Quelle différence d’âge ont-ils aujourd’hui? Je me demande bien ce qu’ils peuvent faire de tous leurs moments si dilatés, là-bas, les petits vieux. Est-ce qu’ils en profitent pour devancer le progrès ou bien pour jouer au bingo?

La machine à étendre les délais

Transmission reçue le 4 juil. 2008 - Aucune réaction depuis

Comment j’aurais pu le reconnaître? Tout ce que je voyais, c’était un vieillard qui m’envoyait la main dans la cafétéria. Un bossu avec des lunettes épaisses qui étaient assises sur des oreilles d’éléphant. Le plus étrange, c’est qu’il portait ses favoris bouffants, comme c’est à la mode depuis un an. Je lui ai fait un sourire pour mieux ensuite l’ignorer, mais il s’est avancé vers moi en battant de l’index dans ma direction, comme pour se rappeler d’un nom.

«…Ernest Phusé! C’est bien toi, hein?»

Je le regarde, complètement confus, sans arriver à faire le focus sur ma mémoire.

«Robert Robert. Tu te souviens de moi? À l’université. Le procrastinateur… Celui qui n’étudiait jamais… qui dormait la veille d’un examen, mais qui tapait toujours des scores…»

Robert Robert! Oui, bien sûr! «Oh, oui, oui, ça fait longtemps…» Ça devait faire une dizaine d’années seulement, mais tout d’un coup j’ai eu l’impression que ça en faisait quarante. Je l’ai vu imberbe, ce gars là, le jour de l’initiation. Je l’ai vu grisonnant aussi, six ans plus tard, au moment de sa graduation. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il était devenu si ridé, si vite, et qu’il était accablé de tant tics de vieux. Il m’avait expliqué pourquoi, à l’époque. Et je me souviens de m’être dit que ça ne s’attrape pas d’une « maladie génétique », des tics comme ceux-là.

J’avais élaboré toute une théorie sur son cas. J’étais certain qu’il avait inventé une sorte de machine à ralentir le passage du temps. En m’inspirant de mes propres expériences procrastinatoires, j’avais anticipé tout le scénario de ses heures d’étude. Plutôt que d’accuser une nuit blanche à chaque veille d’examen, il attendait littéralement la dernière minute avant de se rendre à la salle de tests, où il allait se réfugier dans une bulle de ralenti. Son piratage temporel débutait avec l’intention modeste d’étirer les premiers instants du matin pendant quelques heures à peine, le temps qu’il rattrape la matière requise. Mais comme son attention bifurquait nécessairement sur une chose inutile et une autre, il se permettait continuellement de repousser ses engagements. Il devait s’écouler, comme ça, plusieurs mois avant que le temps se remette à couler normalement pour Robert Robert. Ça expliquerait pourquoi il avait toujours les cheveux longs le jour d’un examen.

Quand, cet après-midi, je lui ai demandé sur quoi il travaillait, il a fouillé ses pensées, comme en pêchant pour une phrase qui pourrait résumer ses recherches sans ennuyer personne; il m’a répondu qu’il expérimentait avec les lois de la gravité. Avant qu’on se dise au revoir, je lui ai sourit comme si je pouvais lire au travers de lui, et il m’a regardé comme si j’étais dérangé.

Les étudiants congelés

Transmission reçue le 2 juil. 2008 - Aucune réaction depuis

Alis est géniale. Je ne connais personne d’autre qui soit capable d’enchainer les syllogismes assez rapidement pour déduire, à partir de réactions chimiques banales, la recette complète d’un repas instantané. Et tout ça dans le temps qu’on le fasse cuire! Elle m’impressionne continuellement.

Mais c’est aussi à cause de son talent incroyable pour les abstractions qu’elle a choisi il y a sept ans déjà de se ramener aux choses simples et de déménager avec moi sur la Lune. Elle a délaissé la méthode scientifique pour devenir la Victoria Frankenstein de l’exo-jardinage. Depuis qu’on est ici, la biologie organique est devenue sa glaise, la matière première de sa créativité. J’adore les petits phytoïdes bâtards qu’elle amène tous les jours à la vie.

Mais l’intelligence d’Alis fait peur à tout le monde, et à elle en premier. On apprend vite à s’abstenir de lui lancer des questions difficiles. La grandeur des frissons qui nous traversent l’épine dorsale quand elle y répond n’ont d’égal que l’élégance des solutions qu’elle propose. Chacun de ses raisonnements lui arrive comme un réflexe inné : elle lève le regard, la tête en diagonale, fixe un point distant dans son espace imaginaire, et trois secondes plus tard, on la regarde tous la bouche pendante. Aussi impensables que ses recommandations puissent être, on peut être certain qu’elles soient optimales. Une fois sur trois, elle s’écroule en sanglots. La confusion qu’on peut lire dans les yeux d’Alis suite à ses illuminations ne cesse jamais de m’ébranler. Quand elle m’explique que « dans ces moments là, c’est comme si c’était une autre que moi qui pensait, mais, qu’en même temps, j’étais elle », je me sens inévitablement transporté autour d’un feu de camps en plein coeur d’une nuit sombre, avec une lampe de poche sous le menton.

À ce qu’il parrait, c’est assez typique chez les étudiants congelés, d’improviser des conceptions effrayantes qui les dépassent complètement. Comme Alis me l’a expliqué, «À force de végéter dans le coma éducatif, tu finis inévitablement par ressembler à tes programmes de formation.  Quand tu passes des mois et des années à dormir en étudiant, tu ne peux pas faire autrement que de devenir étrangère à toi-même.»  D’après elle, c’est le prix à payer pour l’instruction par sommeil intensif.

Malgré tout le prestige que peuvent récolter les diplômés des écoles cryogéniques, le nombre de gradués qui profitent de leurs privilèges se fait de plus en plus rares. Ils préfèrent bien souvent rompre leurs contrats de bourses d’études et vivre en décrocheur professionnel, au risque de passer une vie à rembourser leurs employeurs éventuels. Pour ceux qui tiennent le coup, par contre, les récompenses sont inestimables.

L’évasion des idiots bioniques

Transmission reçue le 14 jan. 2007 - Une seule réaction

J’étais étendu dans le fauteuil du médecin, comme à tous les mois, pour mon examen de maintenance habituel. L’informier vérifiait l’état de mes piles, de mes senseurs et de mes divers co-processeurs pendant que je fixais le plafond comme une carpe en essayant de ne pas trop interférer avec mes circuits. Et soudainement, je me retrouve avec cette vieille nausée, juste au moment où il me déconnecte, quand on se détache du réseau et qu’on se rend compte qu’on est finalement rien qu’une boule de chaire seule, mortelle et accessoirisée. C’est la même inquiétude d’antemps qui refait surface, celle qui me hante depuis l’âge de huit ans, d’en ce jour où mes implants ont cessé de fonctionner à cause d’une nouvelle norme nationale: sans gadget, je suis un infirme.

Qu’est-ce qu’on serait sans prothèses? On en dépend à tel point qu’on les met à jour plus souvent que soi-même. On tient tant à ce que notre techno s’interface avec tout ce qui sort de neuf qu’on s’équipe, par crainte d’obsolescence, en fonction des plans d’affaires de nos fournisseurs. Desfois, j’ai l’impression de m’effacer derrière mes extensions. Quand je pense à toutes les tâches que je délègue à mes circuits spécialisés, mes cogitateurs, mes vérificateurs, mes indexeurs, je me demande quelle est vraiment la contribution que j’apporte, par moi-même, dans mon travail et ma vie de tous les jours.

Ça me rappelle cette brève invasion de 2034 où des rats de laboratoire sont parvenus à prendre le contrôle d’une base militaire en Ohio parce qu’on leur avait appris à commander un ordinateur qui avait été branché sur un système de défense. Ces rats là n’étaient pas moins bêtes que les autres, mais ce samedi là, ils étaient à armes égales — ou supérieures — avec les humains. Enfouis sous la technologie, ils étaient plus forts que jamais. Une fois débranchés, ils sont retournés vivre le même combat, entre eux, sur une échelle animale.

Quand on vit sur la Lune, on ne peut pas espérer retourner vivre comme nos ancêtres sans souffrir de vertige et d’asphyxie. On peut juste embrasser sa déconnexion d’avec le passé et foncer droit vers l’avant.

Les inconséquences calculées

Transmission reçue le 13 jan. 2007 - Aucune réaction depuis

Si le dernier siècle nous a appris une chose, c’est bien que l’humanité préfère de loin composer avec les conséquences à les éviter. Du moins, il semblerait que ça soit l’opinion la plus généralement en vogue en ce premier quart du 22e siècle… Qui, en l’an 2000, aurait cru qu’on allait un jour célébrer la surpopulation, le réchauffement climatique et l’érosion des valeurs humanistes comme autant de victoires sociales et économiques? Pourtant, devant tout le fatalisme qui traversait cette époque, l’optimisme s’imposait: on a donc cessé de se battre contre nos défaites et choisi d’accueillir le changement, quel qu’il soit, comme une opportunité. Aujourd’hui, le consensus demeure que nos mentalités ont évolué.

D’accord, sans le réchauffement climatique, on ne serait jamais arrivés si facilement à apprivoiser des environnements aussi inhospitaliers que le vide et l’apesanteur. Les facilités que nous sommes parvenus à développer dans cette lutte pour notre survie nous permettraient maintenant de vivre presque n’importe où, à l’écart de l’écosystème qui nous a donné la vie. Mais, fiers de ce succès, on s’est vite détourné de la Terre et l’humanité a découvert sa destinée dans les étoiles. Quand on sait qu’un jour, en dehors du système solaire, on parviendra à retrouver une Terre qui répondra à nos constitutions uniques, on ne peut plus parler de progrès. On tombe dans la mythologie.

On ne peut pas nier que nos mentalités aient changées: d’un côté, on s’est plié aux petites contingences du monde; de l’autre, on s’est inventé des espoirs lointains, comme pour mieux tourner le dos à ce qu’on a sacrifié. On a simplement choisi de croire à l’avenir qu’on a halluciné.

Les maladies positives

Transmission reçue le 19 jan. 2006 - Aucune réaction depuis

C’est le psychologue libertaire Alfred Towers, qui en 2037, a été le premier à amener le concept de «maladie positive». D’après Towers, une maladie positive est un dérèglement caractériel qui permettrait à un malade de se démarquer des autres dans un domaine d’activités bien précis. Non seulement les maladies positives seraient tributaires des oeuvres de grands artistes troublés, mais elles auraient amenées tout un lot de trouvailles de scientifiques inadaptés et inspiré les conquêtes extraordinaires des grands sociopathes qui ont bâti nos nations

Selon lui, toute l’évolution sociale de l’humanité reposerait sur la maladie de Towers: tandis que les malades changeraient le monde, les autres apprendraient à les imiter afin de tirer parti des bienfaits du dérèglement. Grâce aux recherches de Towers, on peut maintenant embrasser ouvertement l’idéologie selon laquelle la fin ultime de l’Homme serait de virer de plus en plus phoqué.

De la Lune à la Terre

Transmission reçue le 17 déc. 2005 - Aucune réaction depuis

Ça fait déjà cinq ans qu’Alis et moi, on habite le grand cube lunaire. La Terre nous manque, mais jamais autant que la forme physique qui nous permettrait de revenir à la maison. Nos corps remodelés par la force d’attraction du petit globe sont rendus trop faibles pour bien supporter la gravité terrestre. Alors, on vit chez soi à distance, en important ce qu’on peut des catalogues terriens et en faisant son possible pour terraformer les racoins de nos quartiers cubiculaires. D’une certaine manière, la vie sur la Lune n’est pas très différente de vie la moderne sur la Terre en plein hiver…

Et comme de l’hiver, on espère périodiquement en revenir, mais on s’entraîne rarement à se tenir en forme. À vrai dire, on est tellement tous occupés ici à se tenir à la fine pointe dans nos métiers respectifs qu’on travaille surtout à ne pas partir. Alis est xéno-botaniste et, moi, je programme l’évolution d’automates semi-autonomes. On adore chacun son travail et on est très reconnaissants d’avoir une si belle opportunité de se distinguer. Comme tout le monde ici, nous sommes des passionnés. Avant d’être des travailleurs, on est des hobbyistes, à temps plein; on ne s’offre donc pas souvent le choix de faire du sport pour se diversifier.

On sera pourtant bien obligés de s’entraîner, un jour, avant de partir, quand nos cerveaux ne seront plus assez adaptables pour faire l’affaire. À partir de notre avis de licenciement, on aura six mois pour se mettre en forme avant l’arrivée de la prochaine navette. On nous prévient de nous y prendre tôt, parce qu’un corps, aussi, ça vieillit.

Malgré toutes les réserves qu’on y connait, la vie lunaire se porte bien. Il ne se passe pas un jour sans qu’on change un paramètre au monde d’hier. Sous de telles contraintes, on se laisse prendre plutôt facilement à cette douce illusion qu’on aime tant partager: d’avancer vers un lendemain meilleur.