L’agent du progrès
Les designers d’intérieur sont venus faire un tour par chez nous sur notre quart. Sans pour autant nous adresser la parole, ils ont gémit en notre nom à cause de la pâleur de nos cubicules. Ils ont pointé un doigt accusateur vers nos murs gris et beiges mal alignés et ils se sont ensuite pris la tête entre deux mains en rappelant à notre chef de département quelques indices de productivité. Grâce à ces êtres sensibles, défenseurs de la beauté, nous allons enfin connaître un renouveau.
Nos prochains murs seront organiques! Naturellement, on devra puiser dans nos réserves d’eau pour les nourrir, mais ce ne sera pas des murs goinfres. Ils s’alimenteront aussi de lumière de néon et de nos soupirs, ce qui devrait améliorer notre oxygénation à tous. On a tous si hâte de s’imaginer dans la brousse à voir des fleurs pousser en direct qu’on a même pas osé amener le sujet des allergies.
Si l’investissement en vaudrait le coup, c’est aussi un peu parce que les environnements organiques sont connus pour contrer la dépression lunaire et réduire ainsi les frais des assurances collectives. Des communiqués à cet effet ont été transmis partout sur les réseaux de recrutement de personnel et notre compagnie a grimpé de 100 points sur le top 100000 des meilleurs employeurs. Le journaliste d’étage a ensuite transmis un reportage à l’interne sur notre bonne humeur. Même si la pharmacologie est un instrument stratégique essentiel pour relever le moral des troupes, le marketing, quant à lui, produit des impact bénéfiques partout à l’intérieur de l’organisation.
Ceci dit, j’ai passé la journée à me débattre avec notre mécanisme de suivi de productivité. Pendant des années, je me suis tué à répéter qu’il était dû pour une mise à niveau. Ce programme nous rend tous fou. Depuis peu, c’est Jonathan, le nouveau, qui a pris la relève d’émettre les signaux de détresse. Il m’a demandé de quelle couleur je pense qu’on devrait le peinturer pour qu’on se charge enfin de s’en occuper.
On la rira jaune longtemps, celle-là.
