Les savoirs provisoires
Période de rush au labo. On manque de personnel qualifié, et on aimerait que je contribue à un projet en crise. Je ne sais pas grand chose sur les nids nano-robotiques, mais on m’a offert de me greffer un cerveau temporaire, spécialisé dans le domaine, que je serais libre d’utiliser pendant toute la durée du projet. Je devrai par contre m’en défaire après la date de livraison, puisque son capital intellectuel ne nous appartient pas, qu’il nous serait prêté par nos investisseurs. J’hésite à dire oui.
Le seul autre cortex que je me suis fait greffé, mis à part les implants habituels, ce fût le fameux démo de Kognaptix, qui nous permettait d’accéder au profil corporatif de la compagnie, d’être au courant de sa gamme de produits et d’exploiter tout le potentiel de leurs logiciels sans avoir à lire leurs foutus manuels. J’étais étudiant à l’époque, c’était l’été, et j’avais beaucoup de temps à perdre. J’ai donc passé mes vacances avec leur suite LifeAid Community Edition, grâce à laquelle je m’étais confectionné tout un système de gestion du quotidien. Si je l’avais complété, il m’aurait permis de savoir quoi faire, où aller et quoi cuisiner, n’importe quand, à chaque jour de la semaine, avec qui que je sois, et peu importe le temps qu’il faisait. J’étais sincèrement excité par tout le pouvoir d’action que cette greffe promettait d’apporter à ma vie, mais mes espoirs se sont tous écroulés quand la période d’essai s’est terminée. Avec mon revenu d’étudiant, je n’avais pas le budget pour me procurer des bidules commercials. J’ai donc appris à économiser sur les pensées que j’avais développées.
Je ne me suis jamais senti aussi dépourvu de ma vie. Puisque, pour toutes les petites choses idiotes de la vie, mon PowerBrain performait beaucoup mieux que mon esprit natif, j’avais appris à lui déléguer toutes les questions ennuyeuses que je me posais: à propos de mon hygiène personnelle, de mon épicerie, de ce que j’allais porter chaque matin et de ce que j’allais répondre à ceux qui allaient me parler de la pluie et du beau temps… Au bout de trois mois, quand j’ai perdu mon deuxième cerveau, j’avais complètement oublié comment faire pour m’occuper de toutes ces choses épaisses là. Ma réhabilitation fût des plus pénibles. J’ai dû abandonner ma session pour réapprendre à faire le ménage et à me concentrer sur des conversations insipides. Je me suis dit qu’on ne m’y reprendrait plus, jamais!
Ma tentation d’avoir beaucoup d’autres encéphales reste certaine, mais pour en avoir déjà perdu un moi-même, j’ai bien peur qu’un surplus d’intelligence finisse plutôt par me rendre encore plus stupide. Je devrai donc négocier pour conserver ma greffe s’ils insistent pour que j’accepte le poste.
