Après-coup de génie
C’est pour faire plaisir à Alis que j’ai accepté de me réinitier à la philosophie d’Étienne Grandier. J’avais suffisament étudié sa science, dans le temps, pour vouloir m’abstenir d’en savoir plus. Mais ça faisait des jours qu’elle insistait pour que je m’attaque à sa pensée. Elle parlait même de m’offrir une édition collective de ses travaux; un abrégé qui était, d’après elle, «plus étoffé que tout ce qu’il a pu écrire de sa vie». J’ai dû refuser son cadeau, mais j’ai tout de même accepté de jeter un coup d’oeil sur un de ses documents fondateurs, Pour réinventer l’écologie humaine, première édition, tout droit sortie du second trimestre de 2037. Aborigène comme il m’arrive de l’être, j’ai une nette préférence pour les tâtonnements les plus maladroits.
À ma grande surprise, j’ai été enchanté par ma lecture! Son essai est intelligent, limpide et accessible; rien à voir avec l’algèbre organisationnelle qu’on nous entraîne à conjuguer dans les grandes écoles depuis qu’on en a formalisé les principes. Au contraire, c’est un traîté inspiré, une oeuvre poétique sur l’affiliation des corps et des mouvements qui les traversent, une prise de position lucide sur le mariage des organismes vivants et inventés. Je comprend aujourd’hui pourquoi nos arrières grands-parents ont été conquis par le personnage et sa dynamique de l’aménagement. Même si le monde n’avait pas été en crise, il l’aurait transformé pareil.
J’ai du mal à retrouver, pourtant, où est passée toute la magie. Quand je regarde autour de moi et que j’entends ses héritiers répéter comment le monde est rendu beau, se rappeler comment grâce à Étienne on l’a tous échappée belle, et souligner l’importance de tous bien se coordonner d’une cellule à l’autre, je dois forcément m’éreinter pour voir ses idées danser. Toute la naïveté qui m’a séduit depuis 2037 semble s’être évaporée. Comme si le génie de Grandier s’était envolé avec celui des autres philosophes qui ont forgé notre utopie; que de nos visionnaires, il ne restait plus que des techniciens qui aiment se féliciter de leurs origines inspirées.
Je m’en viens nostalgique de cette ère funeste où tout était possible.
