Le centre de l’attention
Avec toute l’attention médiatique que reçoit la Lune ces derniers temps, il fallait évidemment s’attendre à ce que débarquent les journalistes. La dernière fois qu’ils s’étaient intéressés à notre phénomène, c’était il y a deux générations, à l’époque de la base Beta. Notre astre était dans le vent, les projets de construction parlaient d’avenir, les cratères étaient neufs. C’était quasiment chic de se passer de ciel bleu. Aujourd’hui, ils reviennent en espérant nous changer le portrait. Il veulent prendre des photos d’avant pour ensuite pouvoir nous comparer avec la version d’après [les olympiques].
Pendant notre pause, on s’est fait interviewé par un lettré télégénique, de la trempe à t’observer bouger pendant que tu parles, au lieu de faire sens de ce que tu t’efforces à lui vulgariser. S’il s’est enquérit sur nos activités, c’était strictement pour nous situer avec une étiquette facile à reconnaître. Il n’avait évidemment pas la moindre notion de ce qu’on faisait de nos vies, sinon que c’était de la «science». Ça lui suffisait. C’est l’étrange espèce que nous sommes qui avait l’air de le divertir.
Avec tous le respect qu’on lui devait, on lui a offert une tournée de nos installations les plus désuettes et impressionnantes, on lui a expliqué pourquoi l’espace était considéré étherique et illustré comment notre baisodrôme, ce grand laboratoire d’expériences sexuelles en gravité réduite, était réservé à nos scientifiques. Il a dédié les trois quarts de son article au lieu mythique. Et parce que toutes les chercheuses ont refusé ses avances — il voulait essayer tous les trucs qui nous passaient par la tête —, il a reporté au monde comment les luniennes étaient froides et gémit jusqu’à quel point il s’est ennuyé des terriennes.
Les peuples de la Terre commencent à s’exciter devant l’opportunité de venir s’amuser avec nos jouets hypothétiques. Il semblerait que la campagne pour vendre la Lune soit déjà commencée.
