L’île aux idéaux
Je ne connaissais pas Théophile D’Arcy, mais je le croisais régulièrement dans la cafétéria, sur l’heure du midi. Je ne lui trouvais rien de menaçant. Il ressemblait aux autres chercheurs, mêmes vêtements, même posture, même coupe de cheveux négligée. Je n’avais pas remarqué qu’il louchait d’un oeil, mais maintenant que les photos de la presse me le rappellent, c’est vrai qu’il dégageait une sorte d’intensité extra-planétaire. Bref, il n’avait rien d’anormal par rapport à la grande majorité d’entre nous.
Je me suis donc approché de sa table habituelle, pour tendre l’oreille aux commérages de ses collègues de laboratoires, et j’ai été frappé d’apprendre qu’ils étaient consternés de découvrir une deuxième vie à leur ami apparemment si rangé. Ils avaient l’air déçus. Ils relisaient les pamphlets qu’ils avaient pu recueillir autour du complexe et ils ne parvenaient pas à en reconnaitre l’auteur: «Théo, c’était un gars intelligent; mais celui qui a écrit ça, c’est… un deux de pique!» Pendant un bref instant, on pouvait presque imaginer les théories de conspiration qui se défilaient en silence dans la tête de chacun: aurait-on arrêté le mauvais personnage?
Pour avoir souvent discuté avec l’activiste, son meilleur ami a pourtant confirmé que ces écrits restaient quand même fidèles à ses persuasions: «Il fait partie de ceux qui n’ont jamais accepté la capitulation devant les menaces militaires des mondialistes. Il refusait d’accepter la hiérarchie “productiviste”, comme il l’appelait.» Il s’en est suivi une longue discussion où il dût tranquillement arpenter une série d’enjeux politiques pour introduire à ses collègues une version impopulaire du 21e siècle: il dût expliquer que la hiérarchie «productiviste», c’est celle qu’on prend acquis à chaque matin en se levant, en se rendant au travail pour poursuivre ses lubies, se nourrir et transiger; que certaines personnes ont vécu l’évitement d’une 3e Guerre Mondiale comme un échec, bien qu’ils aient été pacifistes; que ces gens là pensaient qu’il était possible de s’organiser différemment, à l’extérieur des facilités qui leurs étaient offertes, en ralentissant la course au progrès, en laissant les robots travailler à leur place, en redistribuant équitablement les richesses ainsi récoltées; mais que le monde se serait organisé différemment autour d’intérêts «plus conventionnels». Sous le feu des diverses objections, il s’est maintes fois excusé de ne pas être en mesure de bien défendre ces idéologies, puisque ce n’était pas les siennes, mais bien «celles de Théo».
Les idées de D’Arcy me rappellent les films d’aventures de mon enfance où des pirates découvrent une île paradisiaque encore inexplorée au creux d’un océan indétectable par satellite, festoient comme des défoncés et finissent par tomber victimes des lois de sa jungle. Manifestement, il semblerait qu’un progrès vers l’inconnu nous soit devenu plus rassurant qu’un retour vers nos origines.

J’ai aluni par le puisard. Mais c’est donc bien bon tous ces textes au creux des cratères inattendus!
jack - 10 août. 2008 at 07h27