Les nourritures pulmonaires
Le climat est tendu de ces temps-ci sur la base. Depuis que les nouvelles font écho que des activistes se seraient infiltrés sur la Lune, tout le monde est aux aguets. On ne peut pas se permettre de sabotage dans l’espace. Les conséquences d’une simple défaillance pourraient s’avérer dramatiques. La sécurité est sur ses gardes. On nous demande de rester calme.
À cause des coûts prohibitifs des communications de deuxième ordre, on ne sait pas grand chose sur la menace qui pèse, mais on nous rassure que des mesures seront prises pour veiller au bon fonctionnement des facilités essentielles. On répète aussi que les rapports de santé des luniens sont exceptionnels et que nos normes en matière d’alimentation excèdent aisément celles des coalitions terriennes. On évalue à 34 millions l’effort requis pour amortir le dommage des rumeurs qui affirmeraient le contraire.
Ce matin, pourtant, dans le transit, je me suis permise d’accrocher du regard une publicité de rations-dentifrice qui avait été vandalisée par un pamphlet activiste. Le grand titre du billet posait la question suivante: «Pourquoi les petits travailleurs devraient-ils s’empêcher de respirer pendant que les gros exploiteurs se bourrent d’air enrichie?» En lui soustrayant un peu de sa hargne, l’article aurait pu être convaincant.
Dans son ensemble, il décriait que la production d’air de qualité était distribuée de manière inéquitable d’un complexe à l’autre. À titre d’exemple, il mentionnait que les habitants du complexe Z étaient contraints à respirer une air recyclée dont la concentration inégale en oxygène pouvait être alarmante du point de vue médical; à contre-sens, l’atmosphère dense et additionnée de nutriments dont se nourrissait continuellement nos dirigeants drainait dangereusement les ressources de la base. Le personnel de soutient serait donc hautement à risque, «s’il ne passait pas ses journées à torcher les porcs du complexe A». Une objection à laquelle les classes dominantes auraient aisément pu répondre que tout marche donc pour le mieux dans le meilleur des mondes; et de renchérir en ajoutant que, par leur activité physique constante, les rapports médicaux des spécialistes en travaux manuels dépassent ceux de l’ensemble des chercheurs qui préfèrent se blinder dans une activité cérébrale.
En ce qui nous concerne, moi et Ernest, nous vivons très bien avec l’oxygène qu’on a. C’est notre employeur qui prend en charge la taxe d’air. Il est lié par ses assurances de nous offrir un mélange qui soit au moins dit «de bonne qualité». Rien ne nous empêche de débourser la différence, si l’on veut, pour avoir mieux. Il nous arrive, en fin de soirée, de se payer une brise relaxante aux parfums orientaux, et je dois à tout prix me réveiller chaque matin par les arômes énergisantes du mélange cafféiné. Ernest aussi, maintenant, si je ne me trompe pas.
