La machine à étendre les délais

Comment j’aurais pu le reconnaître? Tout ce que je voyais, c’était un vieillard qui m’envoyait la main dans la cafétéria. Un bossu avec des lunettes épaisses qui étaient assises sur des oreilles d’éléphant. Le plus étrange, c’est qu’il portait ses favoris bouffants, comme c’est à la mode depuis un an. Je lui ai fait un sourire pour mieux ensuite l’ignorer, mais il s’est avancé vers moi en battant de l’index dans ma direction, comme pour se rappeler d’un nom.

«…Ernest Phusé! C’est bien toi, hein?»

Je le regarde, complètement confus, sans arriver à faire le focus sur ma mémoire.

«Robert Robert. Tu te souviens de moi? À l’université. Le procrastinateur… Celui qui n’étudiait jamais… qui dormait la veille d’un examen, mais qui tapait toujours des scores…»

Robert Robert! Oui, bien sûr! «Oh, oui, oui, ça fait longtemps…» Ça devait faire une dizaine d’années seulement, mais tout d’un coup j’ai eu l’impression que ça en faisait quarante. Je l’ai vu imberbe, ce gars là, le jour de l’initiation. Je l’ai vu grisonnant aussi, six ans plus tard, au moment de sa graduation. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il était devenu si ridé, si vite, et qu’il était accablé de tant tics de vieux. Il m’avait expliqué pourquoi, à l’époque. Et je me souviens de m’être dit que ça ne s’attrape pas d’une « maladie génétique », des tics comme ceux-là.

J’avais élaboré toute une théorie sur son cas. J’étais certain qu’il avait inventé une sorte de machine à ralentir le passage du temps. En m’inspirant de mes propres expériences procrastinatoires, j’avais anticipé tout le scénario de ses heures d’étude. Plutôt que d’accuser une nuit blanche à chaque veille d’examen, il attendait littéralement la dernière minute avant de se rendre à la salle de tests, où il allait se réfugier dans une bulle de ralenti. Son piratage temporel débutait avec l’intention modeste d’étirer les premiers instants du matin pendant quelques heures à peine, le temps qu’il rattrape la matière requise. Mais comme son attention bifurquait nécessairement sur une chose inutile et une autre, il se permettait continuellement de repousser ses engagements. Il devait s’écouler, comme ça, plusieurs mois avant que le temps se remette à couler normalement pour Robert Robert. Ça expliquerait pourquoi il avait toujours les cheveux longs le jour d’un examen.

Quand, cet après-midi, je lui ai demandé sur quoi il travaillait, il a fouillé ses pensées, comme en pêchant pour une phrase qui pourrait résumer ses recherches sans ennuyer personne; il m’a répondu qu’il expérimentait avec les lois de la gravité. Avant qu’on se dise au revoir, je lui ai sourit comme si je pouvais lire au travers de lui, et il m’a regardé comme si j’étais dérangé.

Cette transmission n'a pas sû provoquer la moindre réaction.

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