Les étudiants congelés

Alis est géniale. Je ne connais personne d’autre qui soit capable d’enchainer les syllogismes assez rapidement pour déduire, à partir de réactions chimiques banales, la recette complète d’un repas instantané. Et tout ça dans le temps qu’on le fasse cuire! Elle m’impressionne continuellement.

Mais c’est aussi à cause de son talent incroyable pour les abstractions qu’elle a choisi il y a sept ans déjà de se ramener aux choses simples et de déménager avec moi sur la Lune. Elle a délaissé la méthode scientifique pour devenir la Victoria Frankenstein de l’exo-jardinage. Depuis qu’on est ici, la biologie organique est devenue sa glaise, la matière première de sa créativité. J’adore les petits phytoïdes bâtards qu’elle amène tous les jours à la vie.

Mais l’intelligence d’Alis fait peur à tout le monde, et à elle en premier. On apprend vite à s’abstenir de lui lancer des questions difficiles. La grandeur des frissons qui nous traversent l’épine dorsale quand elle y répond n’ont d’égal que l’élégance des solutions qu’elle propose. Chacun de ses raisonnements lui arrive comme un réflexe inné : elle lève le regard, la tête en diagonale, fixe un point distant dans son espace imaginaire, et trois secondes plus tard, on la regarde tous la bouche pendante. Aussi impensables que ses recommandations puissent être, on peut être certain qu’elles soient optimales. Une fois sur trois, elle s’écroule en sanglots. La confusion qu’on peut lire dans les yeux d’Alis suite à ses illuminations ne cesse jamais de m’ébranler. Quand elle m’explique que « dans ces moments là, c’est comme si c’était une autre que moi qui pensait, mais, qu’en même temps, j’étais elle », je me sens inévitablement transporté autour d’un feu de camps en plein coeur d’une nuit sombre, avec une lampe de poche sous le menton.

À ce qu’il parrait, c’est assez typique chez les étudiants congelés, d’improviser des conceptions effrayantes qui les dépassent complètement. Comme Alis me l’a expliqué, «À force de végéter dans le coma éducatif, tu finis inévitablement par ressembler à tes programmes de formation.  Quand tu passes des mois et des années à dormir en étudiant, tu ne peux pas faire autrement que de devenir étrangère à toi-même.»  D’après elle, c’est le prix à payer pour l’instruction par sommeil intensif.

Malgré tout le prestige que peuvent récolter les diplômés des écoles cryogéniques, le nombre de gradués qui profitent de leurs privilèges se fait de plus en plus rares. Ils préfèrent bien souvent rompre leurs contrats de bourses d’études et vivre en décrocheur professionnel, au risque de passer une vie à rembourser leurs employeurs éventuels. Pour ceux qui tiennent le coup, par contre, les récompenses sont inestimables.

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