Pour moi c’est clair : depuis que j’ai fait la connaissance de Robert Robert, je sais que le voyage dans le temps existe. Au début de sa première année d’université, le jour de l’initiation, Robert Robert était imberbe. Six ans plus tard, il avait les cheveux gris, les dents jaunes et des tics de vieux. Ça ne s’attrape pas d’une « maladie génétique », des tics de vieux…
S’il y avait une seule chose dont je pouvais être certain de Robert Robert, c’est qu’il était un procrastinateur hors pair. Je ne l’ai jamais vu étudier. Il passait tout son temps à jouer en réseau ou à s’éduquer avec des choses totalement inutiles pour sa réussite. À la veille d’un examen, il dormait. Pourtant, il est devenu bachelier des sciences, en même temps que tout le monde, au bout de six ans d’université… et probablement trente-six ans de son existence.
Quand on possède une machine à voyager dans le temps, les dates de tombée deviennent instantanément élastiques. On n’est pas prêt à remettre un travail à temps? C’est pas grave : on s’y appliquera pendant une semaine ou trois mois, cinq minute avant le début du cours; ou bien on se reprendra la semaine suivante, ou celle qui vient après, ou quelque chose du genre. Du coup qu’une liberté nous séduit, on s’y complait nécessairement. Robert Robert avait le pouvoir de maîtriser le temps, et le temps l’aura achevé avant tout le monde.
Publié sous «Vie lunaire»
Alis est géniale. Je ne connais personne d’autre qui soit capable d’enchainer les syllogismes assez rapidement pour déduire, à partir de réactions chimiques banales, la recette complète d’un repas instantané. Et tout ça dans le temps qu’on le fasse cuire! Elle m’impressionne continuellement.
Mais c’est aussi à cause de son talent incroyable pour les abstractions qu’elle a choisi il y a trois ans de se ramener aux choses simples et de déménager avec moi sur la Lune. Elle a délaissé la méthode scientifique pour devenir la Victoria Frankenstein de l’exo-jardinage. Depuis qu’on est ici, la biologie organique est devenue sa glaise, la matière première de sa créativité. J’adore les petits phytoïdes bâtards qu’elle amène tous les jours à la vie.
Mais l’intelligence d’Alis fait peur à tout le monde, et à elle en premier. On apprend vite à s’abstenir de lui lancer des questions difficiles. La grandeur des frissons qui nous traversent l’épine dorsale quand elle y répond n’ont d’égal que l’élégance des solutions qu’elle propose. Chacun de ses raisonnements lui arrive comme un réflexe inné : elle lève le regard, la tête en diagonale, fixe un point distant dans son espace imaginaire, et trois secondes plus tard, on la regarde tous la bouche pendante. Aussi impensables que ses recommandations puissent être, on peut être certain qu’elles soient optimales. Une fois sur trois, elle s’écroule en sanglots. La confusion qu’on peut lire dans les yeux d’Alis suite à ses illuminations ne cesse jamais de m’ébranler. Quand elle m’explique que « dans ces moments là, c’est comme si c’était une autre que moi qui pensait, mais, qu’en même temps, j’étais elle », je me sens inévitablement transporté autour d’un feu de camps en plein coeur d’une nuit sombre, avec une lampe de poche sous le menton.
À ce qu’il parrait, c’est assez typique chez les étudiants congelés, d’improviser des conceptions effrayantes qui les dépassent complètement. Comme Alis me l’a expliqué, « À force de végéter dans le coma éducatif, tu finis inévitablement par ressembler à tes programmes de formation. Quand tu passes des mois et des années à dormir en étudiant, tu ne peux pas faire autrement que de devenir étrangère à toi-même. » D’après elle, c’est le prix à payer pour l’instruction par sommeil intensif.
Malgré tout le prestige que peuvent récolter les diplômés des écoles cryogéniques, le nombre de gradués qui profitent de leurs privilèges se fait de plus en plus rares. Ils préfèrent bien souvent rompre leurs contrats de bourses d’études et vivre en décrocheur professionnel, au risque de passer une vie à rembourser leurs employeurs éventuels. Pour ceux qui tiennent le coup, par contre, les récompenses sont inestimables.
Publié sous «Vie lunaire»
J’étais étendu dans le fauteuil du médecin, comme à tous les mois, pour mon examen de maintenance habituel. L’informier vérifiait l’état de mes piles, de mes senseurs et de mes divers co-processeurs pendant que je fixais le plafond comme une carpe en essayant de ne pas trop interférer avec mes circuits. Et soudainement, je me retrouve avec cette vieille nausée, juste au moment où il me déconnecte, quand on se détache du réseau et qu’on se rend compte qu’on est finalement rien qu’une boule de chaire seule, mortelle et accessoirisée. C’est la même inquiétude d’antemps qui refait surface, celle qui me hante depuis l’âge de huit ans, d’en ce jour où mes implants ont cessé de fonctionner à cause d’une nouvelle norme nationale: sans gadget, je suis un infirme.
Qu’est-ce qu’on serait sans prothèses? On en dépend à tel point qu’on les diagnostique plus souvent que soi-même. On tient tant à ce que notre techno s’interface avec tout ce qui sort de neuf qu’on s’équipe, par crainte d’obsolescence, en fonction des plans d’affaires de nos fournisseurs. Desfois, j’ai l’impression de m’effacer derrière mes extensions. Quand je pense à toutes les tâches que je délègue à mes circuits spécialisés, mes cogitateurs, mes vérificateurs, mes indexeurs, je me demande quelle est vraiment la contribution que j’apporte, par moi-même, dans mon travail et ma vie de tous les jours.
Ça me rappelle cette brève invasion de 2034 où des rats de laboratoire sont parvenus à prendre le contrôle d’une base militaire en Ohio parce qu’on leur avait appris à commander un ordinateur qui avait été branché sur un système de défense. Ces rats là n’étaient pas moins bêtes que les autres, mais ce samedi là, ils étaient à armes égales — ou supérieures — avec les humains. Enfouis sous la technologie, ils étaient plus forts que jamais. Une fois débranchés, ils sont retournés vivre le même combat, entre eux, sur une échelle animale.
Quand on vit sur la Lune, on ne peut pas espérer retourner vivre comme nos ancêtres sans souffrir de vertige et d’asphyxie. On peut juste embrasser sa déconnexion d’avec le passé et foncer droit vers l’avant.
Publié sous «Vie lunaire»
Si le dernier siècle nous a appris une chose, c’est bien que l’humanité préfère de loin composer avec les conséquences à les éviter. Du moins, il semblerait que ça soit l’opinion la plus généralement en vogue en ce premier quart du 22e siècle… Qui, en 2010, aurait cru qu’on allait un jour célébrer la surpopulation, le réchauffement climatique et l’érosion des valeurs humanistes comme autant de victoires sociales et économiques? Pourtant, l’avenir était facile à prévoir. Devant tout le fatalisme qui traversait cette époque, on devait trouver un moyen pour rester optimistes: on a donc cessé de se battre (vainement) contre le cours du monde et choisi d’accueillir le changement, quel qu’il soit, comme une opportunité. Aujourd’hui, le consensus demeure que nos mentalités ont évolué.
D’accord, sans le réchauffement climatique, on ne serait jamais arrivés si facilement à aprivoiser des environnements aussi inhospitaliers que le vide et l’apesanteur. Les facilités que nous sommes parvenus à développer dans cette lutte pour notre survie nous permettrait maintenant de vivre presque n’importe où à l’écart de l’écosystème qui nous a donné la vie. Mais, fiers de ce succès, on s’est vite détourné de la Terre et l’humanité a découvert sa destinée dans les étoiles. Quand on sait qu’un jour, en dehors du système solaire, on parviendra à retrouver une Terre qui répondra à nos constitutions uniques, on ne peut plus parler de progrès. On tombe dans la mythologie.
On ne peut pas nier que nos mentalités aient changées: d’un côté, on s’est plié aux petites contingences du monde; de l’autre, on s’est inventé des espoirs lointains, comme pour mieux tourner le dos à ce qu’on a sacrifié. On a simplement choisi de croire à l’avenir qu’on a halluciné.
Publié sous «Nouvelles du futur»
C’est le psychologue libertaire Alfred Towers, qui en 2037, a été le premier à amener le concept de «maladie positive». D’après Towers, une maladie positive est un dérèglement caractériel qui permettrait à un malade de se démarquer des autres dans un domaine d’activités bien précis. Non seulement les maladies positives seraient tributaires des oeuvres de grands artistes troublés, mais elles auraient amenées tout un lot de trouvailles de scientifiques inadaptés et inspiré les conquêtes extraordinaires des grands psychopathes qui ont bâti nos nations
Selon lui, toute l’évolution sociale de l’humanité reposerait sur la maladie de Towers: tandis que les malades changeraient le monde, les autres apprendraient à les imiter afin de tirer parti des bienfaits du dérèglement. Grâce aux recherches de Towers, on peut maintenant embrasser ouvertement l’idéologie selon laquelle la fin ultime de l’Homme serait de virer de plus en plus phoqué.
Publié sous «Nouvelles du futur»
Ça fait déjà cinq ans qu’Alis et moi, on habite le grand cube lunaire. La Terre nous manque, mais jamais autant que la forme physique qui nous permettrait de revenir à la maison. Nos corps remodelés par la force d’attraction du petit globe sont rendus trop faibles pour bien supporter la gravité terrestre. Alors, on vit chez soi à distance, en important ce qu’on peut des catalogues terriens et en faisant son possible pour terraformer les racoins de nos quartiers cubiculaires. D’une certaine manière, la vie sur la Lune n’est pas très différente de vie la moderne sur la Terre en plein hiver…
Et comme de l’hiver, on espère périodiquement en revenir, mais on s’entraîne rarement à se tenir en forme. À vrai dire, on est tellement tous occupés ici à se tenir à la fine pointe dans nos métiers respectifs qu’on travaille surtout à ne pas partir. Alis est xéno-botaniste et, moi, je programme l’évolution d’automates semi-autonomes. On adore chacun son travail et on est très reconnaissants d’avoir une si belle opportunité de se distinguer. Comme tout le monde ici, nous sommes des passionnés. Avant d’être des travailleurs, on est des hobbyistes, à temps plein; on ne s’offre donc pas souvent le choix de faire du sport pour se diversifier.
On sera pourtant bien obligés de s’entraîner, un jour, avant de partir, quand nos cerveaux ne seront plus assez adaptables pour faire l’affaire. À partir de notre avis de licenciement, on aura six mois pour se mettre en forme avant l’arrivée de la prochaine navette. On nous prévient de nous y prendre tôt, parce qu’un corps, aussi, ça vieillit.
Malgré toutes les réserves qu’on y connait, la vie lunaire se porte bien. Il ne se passe pas un jour sans qu’on change un paramètre au monde d’hier. Sous de telles contraintes, on se laisse prendre plutôt facilement à cette douce illusion qu’on aime tant partager: d’avancer vers un lendemain meilleur.
Publié sous «Vie lunaire»