Les designers d’intérieur sont venus faire un tour par chez nous sur notre quart. Sans pour autant nous adresser la parole, ils ont gémit en notre nom à cause de la pâleur de nos cubicules. Ils ont pointé un doigt accusateur vers nos murs gris et beiges mal alignés et ils se sont ensuite pris la tête entre deux mains en rappelant à notre chef de département quelques indices de productivité. Grâce à ces êtres sensibles, défenseurs de la beauté, nous allons enfin connaître un renouveau.
Nos prochains murs seront organiques! Naturellement, on devra puiser dans nos réserves d’eau pour les nourrir, mais ce ne sera pas des murs goinfres. Ils s’alimenteront aussi de lumière de néon et de nos soupirs, ce qui devrait améliorer notre oxygénation à tous. On a tous si hâte de s’imaginer dans la brousse à voir des fleurs pousser en direct qu’on a même pas osé amener le sujet des allergies.
Si l’investissement en vaudrait le coup, c’est aussi un peu parce que les environnements organiques sont connus pour contrer la dépression lunaire et réduire ainsi les frais des assurances collectives. Des communiqués à cet effet ont été transmis partout sur les réseaux de recrutement de personnel et notre compagnie a grimpé de 100 points sur le top 100000 des meilleurs employeurs. Le journaliste d’étage a ensuite transmis un reportage à l’interne sur notre bonne humeur. Même si la pharmacologie est un instrument stratégique essentiel pour relever le moral des troupes, le marketing, quant à lui, produit des impact bénéfiques partout à l’intérieur de l’organisation.
Ceci dit, j’ai passé la journée à me débattre avec notre mécanisme de suivi de productivité. Pendant des années, je me suis tué à répéter qu’il était dû pour une mise à niveau. Ce programme nous rend tous fou. Depuis peu, c’est Jonathan, le nouveau, qui a pris la relève d’émettre les signaux de détresse. Il m’a demandé de quelle couleur je pense qu’on devrait le peinturer pour qu’on se charge enfin de s’en occuper.
On la rira jaune longtemps, celle-là.
Publié sous «Vie lunaire» par Ernest
Période de rush au labo. On manque de personnel qualifié, et on aimerait que je contribue à un projet en crise. Je ne sais pas grand chose sur les nids nano-robotiques, mais on m’a offert de me greffer un cerveau temporaire, spécialisé dans le domaine, que je serais libre d’utiliser pendant toute la durée du projet. Je devrai par contre m’en défaire après la date de livraison, puisque son capital intellectuel ne nous appartient pas, qu’il nous serait prêté par nos investisseurs. J’hésite à dire oui.
Le seul autre cortex que je me suis fait greffé, mis à part les implants habituels, ce fût le fameux démo de Kognaptix, qui nous permettait d’accéder au profil corporatif de la compagnie, d’être au courant de sa gamme de produits et d’exploiter tout le potentiel de leurs logiciels sans avoir à lire leurs foutus manuels. J’étais étudiant à l’époque, c’était l’été, et j’avais beaucoup de temps à perdre. J’ai donc passé mes vacances avec leur suite LifeAid Community Edition, grâce à laquelle je m’étais confectionné tout un système de gestion du quotidien. Si je l’avais complété, il m’aurait permis de savoir quoi faire, où aller et quoi cuisiner, n’importe quand, à chaque jour de la semaine, avec qui que je sois, et peu importe le temps qu’il faisait. J’étais sincèrement excité par tout le pouvoir d’action que cette greffe promettait d’apporter à ma vie, mais mes espoirs se sont tous écroulés quand la période d’essai s’est terminée. Avec mon revenu d’étudiant, je n’avais pas le budget pour me procurer des bidules commercials. J’ai donc appris à économiser sur les pensées que j’avais développées.
Je ne me suis jamais senti aussi dépourvu de ma vie. Puisque, pour toutes les petites choses idiotes de la vie, mon PowerBrain performait beaucoup mieux que mon esprit natif, j’avais appris à lui déléguer toutes les questions ennuyeuses que je me posais: à propos de mon hygiène personnelle, de mon épicerie, de ce que j’allais porter chaque matin et de ce que j’allais répondre à ceux qui allaient me parler de la pluie et du beau temps… Au bout de trois mois, quand j’ai perdu mon deuxième cerveau, j’avais complètement oublié comment faire pour m’occuper de toutes ces choses épaisses là. Ma réhabilitation fût des plus pénibles. J’ai dû abandonner ma session pour réapprendre à faire le ménage et à me concentrer sur des conversations insipides. Je me suis dit qu’on ne m’y reprendrait plus, jamais!
Ma tentation d’avoir beaucoup d’autres encéphales reste certaine, mais pour en avoir déjà perdu un moi-même, j’ai bien peur qu’un surplus d’intelligence finisse plutôt par me rendre encore plus stupide. Je devrai donc négocier pour conserver ma greffe s’ils insistent pour que j’accepte le poste.
Publié sous «Nouvelles du futur» par Ernest
C’est pour faire plaisir à Alis que j’ai accepté de me réinitier à la philosophie d’Étienne Grandier. J’avais suffisament étudié sa science, dans le temps, pour vouloir m’abstenir d’en savoir plus. Mais ça faisait des jours qu’elle insistait pour que je m’attaque à sa pensée. Elle parlait même de m’offrir une édition collective de ses travaux; un abrégé qui était, d’après elle, «plus étoffé que tout ce qu’il a pu écrire de sa vie». J’ai dû refuser son cadeau, mais j’ai tout de même accepté de jeter un coup d’oeil sur un de ses documents fondateurs, Pour réinventer l’écologie humaine, première édition, tout droit sortie du second trimestre de 2037. Aborigène comme il m’arrive de l’être, j’ai une nette préférence pour les tâtonnements les plus maladroits.
À ma grande surprise, j’ai été enchanté par ma lecture! Son essai est intelligent, limpide et accessible; rien à voir avec l’algèbre organisationnelle qu’on nous entraîne à conjuguer dans les grandes écoles depuis qu’on en a formalisé les principes. Au contraire, c’est un traîté inspiré, une oeuvre poétique sur l’affiliation des corps et des mouvements qui les traversent, une prise de position lucide sur le mariage des organismes vivants et inventés. Je comprend aujourd’hui pourquoi nos arrières grands-parents ont été conquis par le personnage et sa dynamique de l’aménagement. Même si le monde n’avait pas été en crise, il l’aurait transformé pareil.
J’ai du mal à retrouver, pourtant, où est passée toute la magie. Quand je regarde autour de moi et que j’entends ses héritiers répéter comment le monde est rendu beau, se rappeler comment grâce à Étienne on l’a tous échappée belle, et souligner l’importance de tous bien se coordonner d’une cellule à l’autre, je dois forcément m’éreinter pour voir ses idées danser. Toute la naïveté qui m’a séduit depuis 2037 semble s’être évaporée. Comme si le génie de Grandier s’était envolé avec celui des autres philosophes qui ont forgé notre utopie; que de nos visionnaires, il ne restait plus que des techniciens qui aiment se féliciter de leurs origines inspirées.
Je m’en viens nostalgique de cette ère funeste où tout était possible.
Publié sous «Nouvelles du futur» par Ernest
Avec toute l’attention médiatique que reçoit la Lune ces derniers temps, il fallait évidemment s’attendre à ce que débarquent les journalistes. La dernière fois qu’ils s’étaient intéressés à notre phénomène, c’était il y a deux générations, à l’époque de la base Beta. Notre astre était dans le vent, les projets de construction parlaient d’avenir, les cratères étaient neufs. C’était quasiment chic de se passer de ciel bleu. Aujourd’hui, ils reviennent en espérant nous changer le portrait. Il veulent prendre des photos d’avant pour ensuite pouvoir nous comparer avec la version d’après [les olympiques].
Pendant notre pause, on s’est fait interviewé par un lettré télégénique, de la trempe à t’observer bouger pendant que tu parles, au lieu de faire sens de ce que tu t’efforces à lui vulgariser. S’il s’est enquérit sur nos activités, c’était strictement pour nous situer avec une étiquette facile à reconnaître. Il n’avait évidemment pas la moindre notion de ce qu’on faisait de nos vies, sinon que c’était de la «science». Ça lui suffisait. C’est l’étrange espèce que nous sommes qui avait l’air de le divertir.
Avec tous le respect qu’on lui devait, on lui a offert une tournée de nos installations les plus désuettes et impressionnantes, on lui a expliqué pourquoi l’espace était considéré étherique et illustré comment notre baisodrôme, ce grand laboratoire d’expériences sexuelles en gravité réduite, était réservé à nos scientifiques. Il a dédié les trois quarts de son article au lieu mythique. Et parce que toutes les chercheuses ont refusé ses avances — il voulait essayer tous les trucs qui nous passaient par la tête —, il a reporté au monde comment les luniennes étaient froides et gémit jusqu’à quel point il s’est ennuyé des terriennes.
Les peuples de la Terre commencent à s’exciter devant l’opportunité de venir s’amuser avec nos jouets hypothétiques. Il semblerait que la campagne pour vendre la Lune soit déjà commencée.
Publié sous «Vie lunaire» par Alis
Inutile de préciser que le passe-temps favori à la cafétéria de ces temps-ci, c’est d’imaginer une nouvelle forme canonique qui nous permettrait de comparer les résultats sportifs terriens avec les résultats sportifs lunaires. C’est un exercice important si l’on veut éviter que les juges se méprennent des conséquences de la faible gravité sur les performances des athlètes, et que les premiers venus raflent tous les records sportifs mondiaux trop facilement. Mais c’est surtout amusant!
Le calcul de normalisation peut paraître simple aux premiers abords, mais ce n’est pas toujours évident de trouver ce qu’on doit diviser par six. Le plus difficile, c’est aussi de trouver comment on peut intégrer à nos calculs les variations de résistance de l’air, qui est absente sur la Lune et inconstante sur la Terre. Ernest, toujours aussi optimiste, s’est déjà convaincu de l’impossibilité de l’épreuve; mais, en se référant à l’historique des bases météorologiques, je pense qu’on devrait être en mesure de réinjecter ces variations dans nos équations.
D’ici là, je serais curieuse de comparer, entre eux, les records terriens existants, question de remettre les pendules à l’heure; parce qu’à l’heure actuelle, on ne peut vraiment pas honnêtement prendre les records sportifs au sérieux. Combien d’épreuves ont été affectées par la direction ou la force du vent? Combien de rallies de volley-ball sur mains auraient pu prendre une tournure différente? Une normalisation mathématique s’impose.
Publié sous «Vie lunaire» par Alis
Ça y est! C’est officiel : les prochains jeux olympiques auront lieux sur la Lune!
La nouvelle ne m’aurait pas surprise si l’on m’avait annoncée une compétion lunaire de super-athlètes comme Jordan Nike-Bayer IV ou Natasha-2112 de Bombardier Earth. Avec toute l’audace que les commanditaires ont sû déployer pour associer leur nom aux grands records sportifs, je ne me serais jamais attendue à ce que ce soit le comité sportif d’humains purs à 100% qui les précède sur notre roche. J’aurais cru que les puristes s’opposaient aux développements extra-terrestres. Pourtant, à bien lire leur devise de près, «pas de membres bioniques; pas de manipulations génétiques; pas d’accompagnement pharmaceutique», on n’y parle pas d’interdire les combinaisons spatiales. Qui l’aurait cru? Les premiers exploits olympiques spatiaux seront accomplis par des humains 1.0.
Il semblerait que ce soit nos matchs de soccer en G/6 qui aie inspiré le comité à proposer notre désert comme prochain site olympique. À entendre parler les voix officielles, les jeux lunaires risquent d’être suffisamment impressionnants pour qu’on devienne, dans quatre ans, la destination touristique de l’année. Leurs partenaires commerciaux annoncent déjà que le visage de la Lune en sera transformé. On parle entre autres de développements immobiliers importants en banlieue de la Mer de la Tranquilité. Depuis l’annonce, le prix des terrains vagues continue de grimper en flèche. Je vais devenir riiiche!
J’ai hâte de voir nos ancêtres homo sapiens sapiens renouer avec leurs fantasmes de super-puissance par le push de notre constante gravitationnelle. Ça nous fera changement des athlètes modifiés qui leur ont volé la vedette depuis quelques décennies. Je dois bien l’avouer: je suis lasse des records illimités des super-olympiades. Je suis tannée d’applaudir les médiocres transhumains qui remercient leurs pénibles médecins au moindre prix qu’ils décrochent. J’ai envie de voir suer des petits athlètes bio.
Une amie m’a apprise cette semaine que les super-olympiades s’adressaient autrefois aux infirmes. Ils appelaient ça des olymiques «spéciaux», pour ne pas blesser personne; parce qu’à l’époque les prothèses renvoyaient nécessairement à la faiblesse humaine qui se cachait derrière la machine, et non pas aux avantages que les implants procurent. C’est seulement avec le temps que l’innovation a prit le dessus et qu’on se prosterne devant les exploits de ce qu’ils appelaient, avant les «cyborgs», des êtres «mi-homme, mi-machine». Le passé est toujours d’une naïveté si fascinante!
Avec la venue des jeux lunaires, je propose donc un retour radical en arrière : dévisagez les moignons de vos idoles et prenez-les en pitié!
Publié sous «Nouvelles du futur» par Alis
Je ne connaissais pas Théophile D’Arcy, mais je le croisais régulièrement dans la cafétéria, sur l’heure du midi. Je ne lui trouvais rien de menaçant. Il ressemblait aux autres chercheurs, mêmes vêtements, même posture, même coupe de cheveux négligée. Je n’avais pas remarqué qu’il louchait d’un oeil, mais maintenant que les photos de la presse me le rappellent, c’est vrai qu’il dégageait une sorte d’intensité extra-planétaire. Bref, il n’avait rien d’anormal par rapport à la grande majorité d’entre nous.
Je me suis donc approché de sa table habituelle, pour tendre l’oreille aux commérages de ses collègues de laboratoires, et j’ai été frappé d’apprendre qu’ils étaient consternés de découvrir une deuxième vie à leur ami apparemment si rangé. Ils avaient l’air déçus. Ils relisaient les pamphlets qu’ils avaient pu recueillir autour du complexe et ils ne parvenaient pas à en reconnaitre l’auteur: «Théo, c’était un gars intelligent; mais celui qui a écrit ça, c’est… un deux de pique!» Pendant un bref instant, on pouvait presque imaginer les théories de conspiration qui se défilaient en silence dans la tête de chacun: aurait-on arrêté le mauvais personnage?
Pour avoir souvent discuté avec l’activiste, son meilleur ami a pourtant confirmé que ces écrits restaient quand même fidèles à ses persuasions: «Il fait partie de ceux qui n’ont jamais accepté la capitulation devant les menaces militaires des mondialistes. Il refusait d’accepter la hiérarchie “productiviste”, comme il l’appelait.» Il s’en est suivi une longue discussion où il dût tranquillement arpenter une série d’enjeux politiques pour introduire à ses collègues une version impopulaire du 21e siècle: il dût expliquer que la hiérarchie «productiviste», c’est celle qu’on prend acquis à chaque matin en se levant, en se rendant au travail pour poursuivre ses lubies, se nourrir et transiger; que certaines personnes ont vécu l’évitement d’une 3e Guerre Mondiale comme un échec, bien qu’ils aient été pacifistes; que ces gens là pensaient qu’il était possible de s’organiser différemment, à l’extérieur des facilités qui leurs étaient offertes, en ralentissant la course au progrès, en laissant les robots travailler à leur place, en redistribuant équitablement les richesses ainsi récoltées; mais que le monde se serait organisé différemment autour d’intérêts «plus conventionnels». Sous le feu des diverses objections, il s’est maintes fois excusé de ne pas être en mesure de bien défendre ces idéologies, puisque ce n’était pas les siennes, mais bien «celles de Théo».
Les idées de D’Arcy me rappellent les films d’aventures de mon enfance où des pirates découvrent une île paradisiaque encore inexplorée au creux d’un océan indétectable par satellite, festoient comme des défoncés et finissent par tomber victimes des lois de sa jungle. Manifestement, il semblerait qu’un progrès vers l’inconnu nous soit devenu plus rassurant qu’un retour vers nos origines.
Publié sous «Nouvelles du futur» par Ernest
La crise semble s’être résorbée. Le méfait d’activisme a été retracé à l’intervention d’un jeune chimiste isolé, Théophile D’Arcy, qui partira sur la prochaine navette. On ne croit plus sérieusement que la sécurité de la base aie réellement été menacée, mais son acte d’inconscience aura causé beaucoup de mal pour peu de choses. Assez pour mériter une sortie de la mairesse:
«Dans un environnement aussi sensible que le notre, où une simple perturbation, aussi bien intentionnée soit-elle, peut rompre notre équilibre vital, il revient au devoir de chacun de considérer l’impact de son jugement personnel dans le cadre global du bien être de la collectivité. On ne peut évidemment pas tous être en harmonie avec les opinions politiques de son voisin, mais il y existe des manières beaucoup plus constructives de manifester son désaccord. Notre organe politique est un système perfectible. Vous avez la chance, le privilège, de vivre sous une démocratie participative, une structure politique vivante, qui a sû mettre à votre disposition d’innombrables canaux pour accueillir vos suggestions. Je vous prie, au nom de tous ceux et celles qui ont craint pour leur sécurité au cours des derniers jours, d’investir l’effort de vous approprier de ces mécanismes avant de vous astreindre à vous y opposer. C’est votre droit, c’est aussi votre devoir de vous impliquer en tant que citoyen. Je tiens et j’insiste à vous le rappeler: nous comptons toujours sur votre subvertion pour, qu’ensemble, on puisse continuer à bien grandir.»
Le discours a généralement bien été reçu, sinon qu’elle s’est amplement ridiculisée en période de questions en proclamant tout haut «qu’aucune preuve scientifique valable n’a été produite hors de tout doute sur les dommages de la privation d’oxygène en milieu spatial.» Avec une telle pièce d’anthologie, on pourrait virer tous les caricaturistes du monde et la politique resterait toujours aussi drôle.
Publié sous «Vie lunaire» par Alis
Le climat est tendu de ces temps-ci sur la base. Depuis que les nouvelles font écho que des activistes se seraient infiltrés sur la Lune, tout le monde est aux aguets. On ne peut pas se permettre de sabotage dans l’espace. Les conséquences d’une simple défaillance pourraient s’avérer dramatiques. La sécurité est sur ses gardes. On nous demande de rester calme.
À cause des coûts prohibitifs des communications de deuxième ordre, on ne sait pas grand chose sur la menace qui pèse, mais on nous rassure que des mesures seront prises pour veiller au bon fonctionnement des facilités essentielles. On répète aussi que les rapports de santé des luniens sont exceptionnels et que nos normes en matière d’alimentation excèdent aisément celles des coalitions terriennes. On évalue à 34 millions l’effort requis pour amortir le dommage des rumeurs qui affirmeraient le contraire.
Ce matin, pourtant, dans le transit, je me suis permise d’accrocher du regard une publicité de rations-dentifrice qui avait été vandalisée par un pamphlet activiste. Le grand titre du billet posait la question suivante: «Pourquoi les petits travailleurs devraient-ils s’empêcher de respirer pendant que les gros exploiteurs se bourrent d’air enrichie?» En lui soustrayant un peu de sa hargne, l’article aurait pu être convaincant.
Dans son ensemble, il décriait que la production d’air de qualité était distribuée de manière inéquitable d’un complexe à l’autre. À titre d’exemple, il mentionnait que les habitants du complexe Z étaient contraints à respirer une air recyclée dont la concentration inégale en oxygène pouvait être alarmante du point de vue médical; à contre-sens, l’atmosphère dense et additionnée de nutriments dont se nourrissait continuellement nos dirigeants drainait dangereusement les ressources de la base. Le personnel de soutient serait donc hautement à risque, «s’il ne passait pas ses journées à torcher les porcs du complexe A». Une objection à laquelle les classes dominantes auraient aisément pu répondre que tout marche donc pour le mieux dans le meilleur des mondes; et de renchérir en ajoutant que, par leur activité physique constante, les rapports médicaux des spécialistes en travaux manuels dépassent ceux de l’ensemble des chercheurs qui préfèrent se blinder dans une activité cérébrale.
En ce qui nous concerne, moi et Ernest, nous vivons très bien avec l’oxygène qu’on a. C’est notre employeur qui prend en charge la taxe d’air. Il est lié par ses assurances de nous offrir un mélange qui soit au moins dit «de bonne qualité». Rien ne nous empêche de débourser la différence, si l’on veut, pour avoir mieux. Il nous arrive, en fin de soirée, de se payer une brise relaxante aux parfums orientaux, et je dois à tout prix me réveiller chaque matin par les arômes énergisantes du mélange cafféiné. Ernest aussi, maintenant, si je ne me trompe pas.
Publié sous «Vie lunaire» par Alis
La serre est calme à cette heure-ci. Les coureurs ont libéré le gymnase et le personnel d’entretien calibre le paysage pour le prochain cycle. En temps normal, la traque déborde d’activités. Tous les abonnés au forfait Détente/Nature viennent s’y promener entre les quarts de travail.
En attendant Alis, j’écoute les feuillages chanter sur la brise de l’air ventilé, je savoure l’éclairage des lampes solaires qui fait contraste au ciel noir. Je reste longtemps frappé par la présence irréelle des arbres, des arômes et du décors irrégulier qui m’invitent au repos. Je me surprend à vouloir m’accrocher à eux, en leur priant de m’apaiser. Je me laisse aller à respirer les formes qu’on a l’habitude d’exposer au regard, en façade de nos cinémurs. Si c’était permis, je pourrais saisir les feuillages entre mes doigts et en explorer les textures, je pourrais techniquement toucher, goûter aux plantes exposées. Je baigne dans l’incrédulité pendant que mes rêves quotidiens se mêlent à la réalité du moment.
Alis devrait finir son quart bientôt. C’est sa fête aujourd’hui. Pour l’occasion, je lui ai cuisiné un cochon d’élevage spécialement importé — à haut prix — du Guatémala. Pour agrémenter la soirée, je compte nous servir une bonne sélection de musique tribale certifiée traditionnelle.
Publié sous «Vie lunaire» par Ernest